Anick Langelier




J’ai lu qu’Anick Langelier vivait les fenêtres closes. Les quelques toiles que j’ai vu d’elle –très peu sur les 400 environ que compte son œuvre- peuvent paraître refléter cet enfermement par la prolifération des détails, l’intensité des expressions. Cette impression de manquer d ‘air peut être aggravé par la structure de nombreux tableaux en bandes étagées. On peut penser aux premières bandes dessinées avant l’apparition des bulles, mais aussi aux emboitements des cases qui se complexifient. Mais plus encore cette structure en bandes irrégulières évoque le dessin des strates où, dans les fouilles des archéologues, apparaissent les cultures successives des humains qui ont vécu là. Si le cadre du tableau ne les contenait pas de force, il me semble que les strates de la peinture narrative d’Anick Langelier s’étireraient et s’empileraient à longueur de murs comme des fresques. Cette structure n’était-elle pas déjà présente chez les Egyptiens, sur les vases grecs, les temples aztèques et les bas-reliefs de l’époque romane ? Les tableaux d’Anick Langelier sont de cette lignée, dépassant les particularités culturelles d’autant qu’elle affirme sa propre mémoire d’art chrétien et occidental. Ne cherchez pas chez elle de paysages urbains ou ruraux. Il n’y a de cadre que celui du tableau à l’intérieur duquel s’alignent ou se mêlent des personnages. Souvent les têtes occupent l’espace, des visages connus, comme celui de Van Gogh son peintre  fétiche dont elle a fait siennes les flammes, se mêlent aux visages inconnus, mais tous appartiennent à une même assemblée. Les yeux fixes, souvent hallucinés, parfois tournés vers notre regard sans nous voir, ils ont l’air saisi par la lumière du tableau, comme les chevreuils dans les phares de l’auto qui fonce sur eux. On repense aussi à ces photos de famille prises par un père violent qui ordonne à ses enfants de sourire en regardant l’objectif. On dirait que les personnages d’Anick Langelier n’ont pas eu le temps d’échapper à la fulgurance de son pinceau qui les fige. Dans le tableau qui  représente la Cène, il n’y a que le personnage du Christ qui semble échapper à cette menace hypnotique, la tête penchée, soutenue par sa main, avec un air absent, un mélange de détresse et d’ennui.

J’ai lu aussi qu’Anick Langelier était un peintre naïf. Peut-être est-ce que la présence de thèmes religieux passe pour de la naïveté chez certains, peut-être que la mémoire qui guide l’artiste la rend porteuse des arts premiers et que le primitif est encore confondu trop souvent avec l’enfantin. Je ne vois pas quelle naïveté serait à l’œuvre dans la façon qu’elle a de se réapproprier les fresques égyptiennes et de se brûler aux flammes de Van Gogh. La peinture d’Anick Langelier est un travail d’élaboration, même si ce travail est en partie inconscient. Mais peut-être que l’enfermement nécessaire à son travail et du même coup à sa survie a-t-il pu faire croire à certains qu’il fallait, en l’inscrivant dans l’espace culturel, lui offrir la protection d’un ghetto comme celui de « l’art brut », avec en plus la marque de « peinture naïve » pour doubler cet enfermement qu’elle ne cesse de combattre avec ce qui s’appelle non pas la naïveté ou la folie, mais le talent ou le génie.