Barnabus Arnasungaaq

Cher Barnabus Arnasungaaq,

Voilà si longtemps que je voulais vous écrire, mais chaque fois que je croyais m’y mettre, je me retrouvais en train d’entamer une nouvelle sculpture. C’est comme ça d’ailleurs que  le première fois que j’ai voulu m’adresser à vous, je vous ai fait parvenir par un ami une petite sculpture ; elle représentait un oiseau à tête humaine, transformation chamanique très présente dans l’art de votre peuple et dans le vôtre. J’avais choisi de sculpter cette figure pour vous parce qu’on la retrouve dans presque toutes les cultures de l’humanité, y compris dans la mienne depuis presque mille ans en haut des colonnes soutenant les voûtes des églises.  J’avais montré un jour les photos  de deux oiseaux humains, l’un de France et l’autre de chez vous à deux experts de l’art inuit et aucun des deux n’avait pu voir la différence. Je crois que c’est à force de vouloir vous écrire sur la pierre que j’ai eu la curieuse idée de fixer sur le bord de mon établi une lampe de bureau, comme s’il n’y avait que là que je pouvais vous écrire vraiment. Là, je me décide enfin à risquer la fragilité de ma plume qui ne pourrait même pas laisser la moindre marque sur la pierre si dure dans laquelle vous avez taillé votre oeuvre, ce basalte qui est l’unique roche que les sculpteurs trouvent à extraire dans votre région de Keewatin, à l’ouest de la baie d’Hudson.  En commençant cette lettre, je voudrais remercier celui qui va vous la lire et vous la traduire, Michael Hapqi, puisque je ne sais ni parler, ni lire, ni écrire votre langue, l’Inuktituk, même si le seul endroit où elle est enseignée en dehors de chez vous est Paris, la ville que j’ai quittée pour aller m’installer au Canada, fasciné déjà par votre culture et l’Histoire de votre peuple avant même d’avoir découvert l’incroyable richesse et la diversité de ses sculptures.